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Après notre entretien avec Touve qui nous a parlé de ses métiers de pianiste, d’organiste et de compositeur, j’ai la joie de vous faire rencontrer John Chappuis, guitariste et luthiste. John me reçoit chez lui. Marie et Antoinette les deux jolies poules pondeuses nous accueillent en caquetant. Le feu crépite, le café chauffe, les bergères sont avancées. Tout est prêt pour un voyage dans le monde de la musique ancienne. Bonjour John, comment devient-on joueur de guitare, de luth et autres instruments un peu bizarres ? J’ai suivi une formation musicale assez originale. Pendant mon adolescence, comme beaucoup de monde, j’ai voulu devenir guitariste : j’ai commencé par imiter les autres, en apprenant la guitare tout seul ! A 18 ans, je suis entré au conservatoire, à l’âge où bon nombre d’élèves en sortent : je voulais jouer du jazz et finalement, je me suis retrouvé en classe de guitare classique. Puis j’ai commencé à chanter et jouer avec des amis dans des bars, y compris du jazz… à la contrebasse. A l’époque, nous jouions même place des Vosges et Gare de Lyon : c’était particulier, mais nous arrivions à en vivre. Après quelques années dans l’immobilier (rien à voir avec la choucroute), j’ai fini par achever mes études musicales au conservatoire de Genève : ça y est, enfin diplômé ! Autour de nous, il y a de nombreux instruments, peux-tu nous les décrire brièvement ? Ils se ressemblent tous un peu…

Luths, théorbe et consorts

Luths, théorbe et consorts

Bien sûr (cf. photo) ! Tu peux voir ici (1) une guitare Renaissance : on dirait un instrument de poupée, mais en fait, on en joue vraiment ! Elle a quatre cordes, dont trois doubles cordes que l’on appelle des chœurs. La corde seule s’appelle la chanterelle, c’est avec elle que l’on joue le « chant » de la pièce. Cette guitare était utilisée en Espagne, en France et surtout en Italie pour accompagner le chant profane. Les cordes sont en boyaux, les chevilles en bois ; hé oui, le mécanisme métallique que l’on connaît sur les guitares classiques ne date que du début du XIXème siècle.

Là, nous avons un luth de la fin de la Renaissance à six chœurs (2) et un luth Renaissance à huit chœurs (3). Le diapason est plus grave que la guitare renaissance. Ces instruments ont été fortement utilisés en France aux XVIème et surtout XVIIème siècles. Le luth était un instrument soliste qui était aussi utilisé pour l’accompagnement, notamment les airs de cours français de la période 1600-1650 – on en a conservé un millier et c’est un répertoire peu joué.

Le chitarronne (4) est un autre instrument de la famille des luths. Il a une caisse de luth, mais il est théorbé, c’est-à-dire que l’on a ajouté des cordes sonnant dans le vide (grand manche) en plus des cordes frettées (petit manche). Les cordes du grand manche, n’ayant pas de frettes, sont accordées selon la tonalité du morceau que l’on veut jouer. En fait, le chitarronne est un petit théorbe et d’ailleurs à partir du XVIIème siècle, on s’est mis à utiliser les deux termes pour le même instrument. Et enfin, le plus spectaculaire, le théorbe (5), et encore le mien est petit, il y en a de beaucoup plus grands. Il n’y a pas de chœurs, mais seulement des cordes simples. Celui-là a 14 cordes dont 6 en théorbure. Les cordes ne se succèdent pas comme la guitare classique, ce serait trop simple, certains accords sont dit avalés, c’est-à-dire, que certaines cordes graves arrivent après certaines cordes aigues (bonjour la difficulté – Note d’HV). Le théorbe a été inventé par les italiens spécifiquement pour l’accompagnement. John ChappuisGlobalement ces instruments ont disparu au cours du XVIIIème siècle et ont été redécouverts dans la deuxième moitié du XXème siècle. J’ai aussi d’autres instruments plus connus et plus récents : guitare classique, guitare baroque (plus petite et à double cordes), guitare romantique (6), guitare flamenco (7), avec des cordes très rapprochées du manche pour permettre les ornements que l’on connaît… Comment fais-tu pour passer de l’un à l’autre, c’est facile ? Ah non, au début, c’était un vrai casse-tête, en tout cas pour moi ! Même maintenant, il faut une bonne gymnastique intellectuelle et physique. Il faut d’abord s’adapter à l’instrument en tant qu’objet, avec la présence ou non de doubles cordes ainsi qu’une tension des cordes variables. Ensuite, il faut savoir jongler entre des instruments accordés de manière différente et dont la succession des cordes n’est pas la même. Et alors comment joue-t-on ? Il y a deux manières de jouer : le jeu en solo et l’accompagnement. Pour les pièces en solo, on utilise les tablatures, système de notation de la musique spécifique qui permet de transcrire une pièce en tenant compte des particularités de l’instrument (position des doigts, corde utilisée…). L’accompagnement dans une basse continue est beaucoup plus délicat intellectuellement, il faut d’une part avoir une compréhension fine de ce que l’on joue mais aussi connaître parfaitement la théorie (une théorie appliquée), avec des règles d’harmonie bien précises, qui, en plus, ont évolué au cours des siècles. (C’est sûr qu’avec ça, on est loin de l’accompagnement de chansons d’Hugues Auffray autour d’un feu en mangeant des chamallows grillés…Note débile d’HV)

Tablature de luth

Tablature de luth

Tu donnes des cours ? Je continue à donner des cours de guitare. A mon âge qui commence à être vénérable, je pense qu’il est indispensable de transmettre. J’apprends donc aux élèves à jouer de la guitare mais aussi tout ce qu’ils n’aiment pas faire : le travail, la mémoire, la rigueur et l’exigence, la ponctualité… et même le respect de la famille – je prends souvent la comparaison entre une main de guitariste et une famille : chacun à sa place et sa fonction pour, ensemble, porter du fruit. En plus, dans la guitare (et dans la musique en général), il y a une notion de sacrifice : la main est au service de l’instrument pour produire de la beauté. On arrive assez rapidement à la théologie… Je suis exigeant ? Oui et non. J’essaie de m’adapter aux élèves et les tirer vers le haut : leurs parents se sacrifient pour leur donner des cours, la moindre des choses est qu’ils en retirent quelque chose. Des projets ? Oui, je continue mon travail de musique électro-world et d’électro-jazz à la guitare électrique (!!!). J’espère continuer aussi à composer. Enfin, outre mes concerts « normaux », je souhaite organiser des concerts pédagogiques : présenter les instruments et leurs possibilités à des publics larges et pas forcément musiciens : écoles, associations diverses… C’est enthousiasmant ! Pour écouter John, cliquez sur : https://www.youtube.com/channel/UCZ9iG6sN5p1ChjHypNJTEWQ – D’autres enregistrements seront bientôt disponibles. En attendant, pour entendre du luth, voici un exemple de pièces anglaises jouées par Paul O’Dette, l’un des grands du luth  Les concerts pédagogiques organisés par John Chappuis : https://ensemblevelutumbra.wordpress.com

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