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Le mois dernier, nous avons eu la chance de rencontrer Marie Storez qui nous a présenté ses splendides enluminures. Aujourd’hui, je vous propose un entretien avec Touve Rafihavanana Ratovondrahety, pianiste, organiste et compositeur. Touve me reçoit fort gentiment dans son cadre de travail quotidien : le Palais Garnier. Après une rapide visite des lieux (les coulisses, c’est vraiment très impressionnant), notre conversation se déroule dans le lieu où est affiché le programme hebdomadaire des danseurs. Du même coup, pendant tout notre entretien, nous croisons des danseurs et danseuses étoiles ou premiers, la fine fleur mondiale de la danse – ça met tout de suite dans l’ambiance…

Bonjour Touve, quel a été ton parcours musical, pour arriver jusqu’à l’Opéra de Paris ?

Je suis né à Madagascar – vu mon nom, il n’y a pas trop de doute – où, petit, j’ai appris à jouer de l’harmonium. Arrivé en France pour passer le bac, j’ai fort logiquement suivi des cours d’orgue, au conservatoire d’Orléans. Pour me faire de l’argent de poche, je jouais beaucoup en piano-bar. Je suis « monté » à Paris pour « faire carrière » et j’ai accompagné beaucoup de cours de danse privés. Et un jour, un premier danseur, Jacques Namont, m’a proposé d’accompagner son master-class… à l’Opéra.

Je suis devenu en quelque sorte un remplaçant intérimaire, le terme exact est «surnuméraire» (Sympa, on se sent accueilli ! – note d’Hilaire), ce qui m’a obligé à passer un concours à la fin de chaque année pour être reconduit une année de plus ; tu imagines le stress ! Au bout de six ans, j’ai été titularisé et me voilà donc depuis 1994, pianiste accompagnateur des cours du ballet de l’Opéra de Paris (Garnier et Bastille). Nous sommes quatre à ce poste.

Touve Ratovondrahety

Touve Ratovondrahety

Et justement, en quoi consiste ton métier de pianiste à l’Opéra de Paris ?

Les danseurs ont besoin le matin de « réveiller leur corps » avant de répéter l’après-midi, surtout quand la journée précédente a été difficile et longue – si ce n’est pas le cas, c’est une raison de plus pour qu’ils répètent. Il faut savoir que ce sont de vrais sportifs de haut niveau, cela nécessite une excellente condition physique et une préparation adaptée. Le matin, ils suivent ce qu’on appelle des cours (amusant, ce sont tout de même des danseurs à la stature internationale – NDH) sous la direction d’un ancien danseur de haut niveau. Je suis donc chargé de jouer au piano des pièces correspondant aux différents pas. Ce sont des moments très courts mais très intenses, demandant une très grande concentration. Il ne faut pas se louper. Pour éviter l’aspect répétitif, j’improvise constamment. On me demande aussi de jouer des extraits d’œuvre, mais ce n’est pas ce que je préfère. Arriver à redonner du jus à un danseur fatigué, ça me rend heureux. J’ai la chance d’aimer mon métier !

Par ailleurs, chaque année pendant un mois, j’accompagne les danseurs pour les concours internes – le couronnement d’une carrière étant Etoile ou Premier (à l’Opéra de Paris, il y a seulement environ 7 danseurs et 7 danseuses étoiles, idem pour les Premiers – vous imaginez le niveau et la concurrence – NDH). C’est le mois le plus difficile pour le pianiste que je suis : les danseurs sont très stressés, très concentrés et je me dois de jouer parfaitement.

 

Tu joues donc essentiellement en improvisant ? L’improvisation, ça s’apprend ?

Oui, cela fait partie de mon métier et c’est ce que j’aime. Certes, j’ai suivi mes classes « académiques », donc s’il faut jouer dans le style de Bach ou dans le style de Tchaïkovski, pas de problème. Après, sur l’improvisation, je dois dire que mes origines malgaches ont dû m’y pousser naturellement : j’ai toujours d’abord considéré la musique comme un jeu. Si, si, je m’amuse en jouant ! Que l’on tape sur un tambour ou que l’on joue à l’Opéra, pour moi, c’est une différence de degré, pas de nature ! La créativité est quelque chose d’essentiel, et j’ai la chance d’avoir un cerveau en ébullition – de la folie diront certains ! – pour garder une fraîcheur d’esprit. Et puis, l’improvisation me sert de laboratoire pour la composition.

Ah oui, tu composes ?

Oui, beaucoup, et de plus en plus. Tu vois, là, j’ai quasiment deux ans de commandes devant moi. De la musique de film ou de scène, des spectacles… Et ce, pour diverses formations musicales : grands ensembles instrumentaux, chœur… Comme quoi, même si on aime l’improvisation, on peut aussi écrire de pièces par essence « figées ». C’est un travail passionnant, mais aussi très long.

 

Question rituelle, où trouves-tu ton inspiration ?

Je ne sais pas vraiment ce que cela veut dire l’inspiration. Tout ce que je sais, c’est que j’arrive à composer quand je suis au calme, de préférence le matin – je peux même quitter Paris, aller au vert chez des amis et travailler pendant une semaine d’affilée de 5h du matin à 13h sur mon piano… et mon ordinateur portable (je relie l’ordinateur avec un pad puis j’utilise un stylet). Evidemment, ça donne des périodes un peu austères, mais quand il faut composer dans l’urgence, il faut prendre les moyens ! Par contre, je ne me « retourne » pas : si j’aime bien ce que j’ai écrit, je n’y reviens pas et je passe à autre chose. Sinon, le risque est de répéter inlassablement les mêmes motifs que l’on trouve bien, et puis, on finit par s’ennuyer. De la même manière, lors d’un enregistrement, si en jouant, je trouve cela bon, je ne reviens pas dessus : les techniciens sont étonnés car je ne ressens pas le besoin de réécouter l’enregistrement : si c’est bon, tant mieux, passons à autre chose.

Et tes autres engagements ?

Je passe du temps pour préparer les concerts que je donne à titre personnel (je n’aime pas l’expression « ma carrière »). J’ai aussi fait des musiques pour des défilés de mode ! Là, en ce moment, je prépare une intervention dans un séminaire pour dirigeants de grandes entreprises : ils vont chacun chanter quelque chose dans leur iPhone, je récupère les enregistrements et j’improvise au piano. J’accompagne aussi une agence de voyage spécialisée dans les séjours musicaux (la Fugue – Europera), qui, étant une structure de LVMH, me propose de la création musicale dans le monde du luxe. Et puis, je suis organiste titulaire à l’église Saint-Eugène. Je tiens à conserver cet engagement, et à le faire bien. Quand je suis concentré sur mon orgue, je m’éclate !!

Des projets ?

De multiples et de très variés !! Concert d’improvisation sur des thèmes grégoriens, tournée en Argentine, Mexique et Chili, tournée officielle de l’Opéra au Japon, festival de cinéma muet dans le Nord, divers albums (le prochain s’appelle «Gratitude, adages pour le corps»)… Et j’essaie de donner des spectacles complets pour qu’il n’y ait pas seulement l’aspect musical. Et de plus en plus, c’est peut-être avec l’âge, j’essaie de faire des projets qui mettent la personne humaine à sa juste place et de faire éclore de nouveaux talents. Et la musique est un bon moyen d’assouplir les relations humaines – je viens d’un pays à l’histoire un tantinet traumatisée…donc si je peux apporter un peu de joie aux gens, j’aurais réussi !

Merci beaucoup Touve !

Pour en savoir davantage : http://www.musicbytouve.com et http://musicbytouve.42stores.com

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