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J’ai la joie de vous proposer un entretien avec Anne-Sophie Bonno – de Cointet, qui nous présente son métier de peintre avec une simplicité et une gentillesse équivalentes à son talent…

Bonjour Anne-Sophie, quel a été ton parcours avant de devenir peintre et d’en faire ton métier ?

Dans le style flamand

Anne-Sophie Bonno – Dans le style flamand

Cela remonte à ma naissance ou presque… En effet, depuis que je suis toute petite, je dessine et je peins. J’ai toujours eu un crayon dans la main, c’est naturel. Tout en suivant des études d’histoire de l’art à Rennes, j’ai commencé à fréquenter des ateliers où j’ai appris plusieurs techniques (aquarelle, pastel, fusain…) en revanche, je n’ai rien trouvé de convenable pour la peinture à l’huile. « Montée à la capitale » pour ma licence, j’ai continué ma formation dans plusieurs ateliers où j’ai appris la dorure, la peinture… J’ai aussi suivi une école de restauration. Ma formation en restauration m’a conduite vers la copie car cet exercice permet de mieux pratiquer la retouche. Un stage au C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France) m’a confirmé ma passion pour la retouche et donc la copie. Un matin, je me suis présentée au Louvre avec une copie d’un Corot sous le bras et j’ai été retenue. A l’époque, j’étais même la plus jeune. J’ai fait la même chose pour le musée d’Orsay. Après un mémoire de maîtrise sur la restauration du parlement de Bretagne et un DESS de conception de projets culturels, je me suis dit que la meilleure manière de pouvoir travailler dans l’art, c’était d’en faire soi même. Je me suis donc mis à mon compte, accompagnée d’abord par une association réunissant différents artisans d’art avec qui je suis partie exposer au musée des Arts décoratifs à Moscou. D’expositions en tableaux, me voilà désormais vraiment peintre  !

Etre copiste au Louvre, qu’est-ce-que c’est exactement ? Un titre officiel, un diplôme ?

Guardi (Copie)

Guardi (Copie)

C’est très simple, c’est avoir le droit d’obtenir une autorisation de copier un tableau du Louvre. Il y a besoin d’une autorisation par œuvre copiée, valable pour trois mois, le copiste pouvant se rendre au Louvre tous les matins. Au bout de trois mois, l’autorisation s’arrête et tant pis pour celui qui n’a pas fini. Chaque copie est inventoriée et tamponnée par un conservateur. Il faut savoir que ce système de copiste existe depuis bien longtemps et que de très grands m’ont précédée, notamment Eugène Delacroix et Berthe Morisot…  La copie au musée est très enrichissante car on a un contact privilégié avec une œuvre. Et puis, je me suis fait connaître par ce biais tout en donnant de la crédibilité à mon travail. L’inconvénient est que l’on est souvent dérangé par les visiteurs et qu’il faut savoir travailler dans le brouhaha et les flashs – à la fin, je plaçais un miroir à côté de mon chevalet pour éblouir les touristes quand ils utilisaient un flash. Un autre détail : toutes les copies doivent mesurer 20% de plus ou de moins que l’original…

…car tu es copiste et non faussaire !

Anne-Sophie Bonno - Pins dans la brûme (style japonais, perso, j'aime beaucoup)

Anne-Sophie Bonno – Pins dans la brume (style japonais, perso, j’aime beaucoup)

Exactement ! Tout part de l’intention. Le faussaire fait ça pour l’argent, remarque, moi aussi, mais le faussaire veut faire un vrai-faux quand moi je veux faire un faux-vrai. En revanche, il est vrai que certains faussaires sont de grands artistes : je pense à Han van Meegeren qui a crée des Vermeeer avec un réel talent ! Après, il faut savoir que la copie des œuvres artistiques est strictement réglementée : on ne peut pas copier une œuvre de moins de 70 ans ou dont subsistent des ayants –droits (c’est le cas par exemple de Picasso, bon, de toute manière, je n’ai aucune envie de copier Picasso). J’ai parfois des demandes assez loufoques de pays du Golfe ou d’Afrique, que j’ai refusées. Il faut être vigilant là-dessus, on ne peut pas faire n’importe quoi.

Et qui sont tes clients ?

Des particuliers, ou parfois des musées (quand les œuvres originales sont trop abîmées pour être exposées, comme par exemple, mes copies de dessins au musée Victor Hugo, place des Vosges). Je copie assez souvent des portraits de famille pour permettre à tous les enfants d’avoir le portrait de l’antique aïeule chez eux. J’aime beaucoup peindre des portraits : on finit par connaître la personne et aussi l’artiste. Parfois, avec l’accord du propriétaire, j’embellis le modèle : par exemple, dans la peinture du XIXème siècle, la plupart des femmes ont les yeux tristes, l’air cruche ou bien neurasthénique. Je produis également des créations, en utilisant toujours les techniques anciennes avec des sujets privilégiés comme la Bretagne, Venise et l’Italie dont j’admire l’architecture et les couleurs.

Et quelles techniques utilises-tu ?

Prudhon (Copie)

Prudhon (Copie)

De très nombreuses, je peins à l’huile, et même au thé ou au café, qui sert de liant aux pigments. Il faut savoir que Turner peignait à la bière, alors… J’utilise aussi en vrac : l’aquarelle, le lavis, l’encre, la sanguine, le pastel, la gouache, l’huile, les trois crayons (craie blanche, sanguine, pierre noire – une technique fréquemment utilisée au XVIIIème siècle notamment par Boucher et Watteau)…. Et je peins sur bois, toile, cuivre, papier. Je touche un peu à tout. J’ai même restauré des peintures sur instrument de musique !

Tu as un artiste préféré ?

Non beaucoup : Raphaël, La Tour, Guardi, Delacroix, les orientalistes, les peintres de genre flamands du 17ème, Vinci, Rubens (il était vraiment doué), Sorolla, Morisot, Vigée-Lebrun, les peintres animaliers que sont Desportes et Oudry), Largillière… C’est le propre de la copie : on se passionne pour beaucoup de choses. La copie est une rencontre avec un artiste plus qu’un simple exercice technique. Le contexte, la symbolique, l’histoire…cela va bien au-delà de l’œuvre ! Tu auras remarqué qu’il n’y a personne du 20ème siècle : eh bien, il faut dire qu’à partir des impressionnistes, même si certaines toiles sont jolies, c’est le début de la décadence technique. Aujourd’hui n’en parlons pas…

Anne-Sophie Bonno au Louvre

Anne-Sophie Bonno – de Cointet au Louvre

Tu donnes des cours ?

J’enseigne à des adultes le dessin et la peinture et j’aime ça. La copie est très solitaire, on se « shoote aux solvants » tout seul, l’enseignement est plus riche humainement parlant. J’essaie de transmettre les techniques et surtout donner envie d’aimer la technique, car sans technique on est très limité. Et puis je transmets à mes élèves mes connaissances en histoire de l’art, avec un angle de vue qu’ils ne connaissent pas….

Chardin (copie)

Chardin (copie)

Tu as un rêve ?

Oh oui, j’aimerais rencontrer les artistes que j’ai copiés, j’aurai aimé être formée par ces maîtres, morts depuis des siècles et les voir à l’œuvre ! C’est un rêve…

Fromentin - Fantasia (copie)

Fromentin – Fantasia (copie)

Un dernier mot ?

La copie, c’est de l’histoire de l’art incarnée ; c’est de la formation de l’œil à la main. Nous sommes dans une société où on ne regarde plus, on zappe. La copie permet d’apprendre à voir, c’est la méthode Vittoz appliquée. Regardez attentivement un portrait, il a beaucoup de choses à nous dire,  notamment dans le regard ! Enfin, la copie est une très bonne école d’humilité dans un milieu artistique qui ne met en avant que des egos surdimensionnés… et subventionnés. Le copiste s’efface derrière l’artiste. Pendant des siècles, les plus grands peintres ont d’abord copié durant plusieurs années, voire dizaines d’années, avant de se lancer dans la création : cela permettait une assimilation profonde des techniques, une bonne connaissance des règles formelles et un développement de la pensée, ce qui a donné des chefs-d’œuvre inégalés. « Il faut copier et recopier les maîtres », répétait inlassablement Degas, « et ce n’est qu’après avoir donné toutes les preuves d’un bon copiste qu’il pourra raisonnablement vous être permis de faire un radis d’après nature ».

Aujourd’hui, on est dans le refus des règles, le vide conceptuel et l’absence de technique. La copie, c’est un hommage au génie de l’artiste et une interprétation silencieuse de son œuvre.

Sorolla - Baignade (copie)

Sorolla – Baignade (copie)

Merci beaucoup Anne-Sophie !

Pour contacter Anne-Sophie et pour admirer ses oeuvres, une adresse : http://www.atelier-bonno.fr/

http://www.cigaletv.com/Artiste-peintre-copiste-Anne-Sophie-BONNO_a57.html

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