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Bonjour Christophe, nous nous connaissons par ton métier d’organiste, mais je sais que tu exerces aussi une activité de chercheur. D’où vient cette « double casquette » assez originale ?

J’ai commencé par le piano classique, vers l’âge de 6 ans, grâce à l’instrument qui était chez ma grand-mère, puis à l’école de musique. A l’adolescence, j’ai poursuivi ma pratique du clavier, mais cette fois avec l’orgue électronique et le piano électrique, dans différents groupes de rock. C’était l’époque… J’ai aussi pratiqué le jazz, avec Bobby Few. Vers 16 ans, au conservatoire de Pantin, j’ai étudié le clavecin et l’accompagnement avec Richard Siegel, puis avec Antoine Geoffroy-Dechaume, l’un des grands « baroqueux » de l’époque. Dans le même temps, je suivais la classe d’orgue de Suzanne Chaisemartin, élève de Marcel Dupré. Là, on est loin du baroque. Comme tu le vois, dès cette époque, j’aimais faire le grand écart. J’ai continué avec Denys Mathieu-Chiquet  et parallèlement, j’ai reçu des cours d’écriture, d’harmonie et de contrepoint, de manière assez classique, et de composition avec Luc Ferrari.

Sauf que par ailleurs, j’ai poursuivi mes études scientifiques : après une maîtrise de mathématiques pures, j’ai obtenu un doctorat… d’informatique sur l’analyse et la synthèse de la parole, sous la direction de Xavier Rodet, qui était chercheur à l’IRCAM. J’ai rejoint ensuite le CNRS, et je poursuis toujours une carrière de chercheur, sur l’analyse, la perception et la synthèse de la parole et de la voix, l’organologie et la lutherie électronique.

Et quand es-tu arrivé à Sainte-Elisabeth-de-Hongrie (IIIe arrondissement) comme organiste ?

J’ai commencé à remplacer le titulaire, Denys Mathieu-Chiquet, fin 1987. Lorsqu’il a été nommé à Saint-Paul-Saint-Louis en 1989, le poste m’a été proposé. J’y suis donc depuis près de 30 ans. J’ai eu l’occasion de contribuer à la restauration de l’orgue entre 1992 et 1999, en effectuant des recherches sur le facteur de cet instrument, Antoine-Louis Suret, et plus généralement sur l’organologie et les facteurs d’orgues parisiens du XIXe siècle.

Dont le célèbre Aristide Cavaillé-Coll ?

Un concurrent implacable de Suret. Et sa réputation d’excellence n’est pas usurpée : fils et petit-fils de facteur, il a dominé la facture d’orgue en France au XIXe siècle, en innovant toute sa vie et en produisant, avec son entreprise florissante, plus de 600 instruments d’une qualité remarquable. Suret, quant à lui, d’origine plus modeste, est resté à un stade plus artisanal. Il a tout de même travaillé sur une soixantaine d’instruments, dont le plus important est celui de Sainte-Elisabeth, dont on peut apprécier la belle qualité.

Christophe d'AlessandroQu’est-ce qui te plaît dans l’orgue ?

D’abord, l’instrument : sa richesse sonore, son immense répertoire ; et puis c’est l’instrument polyphonique par excellence. Deuxième grande raison : sa fonction liturgique. L’organiste d’église produit une musique « fonctionnelle ». L’organiste accompagne les chants (d’un soliste, d’un chœur, de l’assemblée), il joue en soliste, il improvise. Sa fonction est d’accompagner la prière des fidèles ; il est l’une des composantes d’un mouvement général où tous les membres de l’assemblée sont, en quelque sorte, « acteurs» de l’œuvre commune (le sens originel de « liturgie »). On est dans une situation très différente du récital ou du concert où l’artiste se montre, et montre son art, en face d’un public passif. La situation du concert est bien sûr très belle, mais ce n’est pas la seule façon de communiquer et de s’élever grâce à la musique. En situation liturgique, l’organiste doit accepter un rôle plus humble, avec les autres acteurs de la liturgie. Pendant certains temps de l’année, l’orgue intervient de façon plus discrète, à d’autres moments de façon éclatante. C’est l’ambiance dictée par le temps et les textes qui détermine le choix musical, et pas uniquement la décision du musicien. L’orgue rassemble en une unité la diversité des voix, et tous les organistes, je pense, pourraient parler de l’émotion musicale intense ressentie pas tous, lorsque le plein jeu accompagne une foule qui chante à pleine voix.

Il faut avouer que les occasions de chant collectif, fonctionnel, se réduisent. Il reste les églises, les stades (mais musicalement nettement moins élaboré). Avant, on chantait pour marcher, pour travailler la terre, pour souquer sur les avirons, en buvant avec ses amis… Moins maintenant. C’est dommage car le chant est consubstantiel à la nature humaine et met en contact avec le « réel ». C’est un facteur de lien social puissant. La musique enregistrée par exemple peut isoler autant qu’elle rapproche.

Tu souhaites développer ta carrière de musicien soliste ?

Non, pas plus que ça. Je ne donne que quelques concerts chaque année, souvent autour de projets de création (dispositifs électroniques, improvisation, instruments nouveaux). Mais on ne peut pas tout faire, et en tant qu’interprète, je n’ai pas de « spécialité », comme beaucoup d’organistes, le répertoire s’étend de la musique médiévale ou à la musique contemporaine.

Passons à ton deuxième travail : la recherche. Peux-tu nous en dire plus ?

La motivation de mes recherches reste musicale pour l’essentiel. Je travaille surtout sur la synthèse de la voix et de la parole. C’est passionnant. En bref, et sans rentrer dans des détails techniques un peu complexes, je travaille sur la nature de la voix humaine, sur sa modélisation et sa synthèse électronique. Mon équipe a développé au fil des années plusieurs générations de synthétiseurs vocaux, dont récemment un nouvel instrument de musique, le Cantor Digitalis, un synthétiseur de voix chantée contrôlée par les gestes manuels, qui fonctionne sur une tablette numérique. Pour cet instrument, nous avons eu le plaisir de recevoir le premier prix de la Guthman Musical Instrument Competition, une compétition internationale à Atlanta en 2015.

La voix humaine est-elle donc si particulière ?

Oh oui ! Le timbre est très variable, le son est complexe : nous chantons des voyelles et des consonnes, la source vocale est difficile à contrôler, sans compter l’expression acoustique des sentiments… Beaucoup plus complexe que le son d’un instrument de musique !

Sinon, tu as fait des recherches sur l’orgue ?

Oui, pour la création musicale, je travaille sur l’augmentation numérique de l’orgue. C’est-à-dire que je cherche à transformer numériquement en temps réel une musique produite par un orgue « mécanique ». J’ai pu ainsi enregistrer un disque Les douze degrés du silence, aux éditions Hortus (qui a obtenu « 5 diapasons ») avec cette nouvelle approche de l’orgue… Cependant, actuellement, je n’utilise pas l’augmentation numérique en liturgie – le dispositif est assez complexe, et le langage musical ne pourrait s’appliquer qu’à des moments assez réduits. J’ai aussi travaillé sur le clavicorde.

Le clavicorde ?

Oui, historiquement, c’est le deuxième instrument à clavier après l’orgue (qui, lui, date de l’Antiquité), avant le clavecin et bien avant le piano. C’est à l’origine un instrument issu du monocorde, un pur instrument de scientifiques, un instrument de musique au sens du « quadrivium » médiéval, c’est-à-dire la science des proportions (notre arithmétique actuelle). C’est un instrument très ancien, mais très moderne par la qualité du contrôle (on dirait aujourd’hui de « l’interface humain-machine ») qu’il autorise. Un autre point de rencontre entre préoccupations musicales et recherche.

Des projets ?

Je continue à développer les instruments chanteurs et à travailler sur la voix chantée, en particulier dans ses rapports avec l’expression des émotions et attitudes humaines. C’est un champ de recherche à défricher. Un aspect passionnant est la composition pour ce chœur virtuel, à la recherche de nouvelles sonorités vocale et instrumentales.

Par ailleurs, mon travail sur l’augmentation numérique de l’orgue se poursuit, avec un projet en cours dans une grande salle de concert, l’ajout d’un quatrième clavier de «lutherie  électronique » (grand orgue du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles).

Enfin, j’ai encore de nombreux projets de recherche, sur le jeu du clavicorde notamment.

Heureusement !

Merci beaucoup Christophe

Pour écouter Christophe à l’œuvre

Pour en savoir plus sur ses recherches, sur le site de l’université Paris Saclay

Sur le projet Orgue et Réalité Augmentée, c’est ici.

Sur le Cantor Digitalis : http://www.francemusique.fr/emission/exposi-sons/2015-2016/reportage-avec-un-instrument-du-futur-le-cantor-digitalis-03-01-2016-07-25

https://cantordigitalis.limsi.fr/

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