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Nous connaissons tous ce type de musique ; il y a quelques années, elle était à la mode, au même titre que la musique dite « celtique » et plus généralement de la World Music mêlant allègrement accents irlandais, flûte andine, bouzouki grec et percussions africaines, le tout saupoudré de synthétiseur, de didgeridoo aborigène et d’une dose de zen à la sauce bio et équitable. Moralité, la musique corse est subitement devenue une soupe informe et sans saveur, entre la pop bas de gamme et la musique d’ascenseur, certains interprètes confondant d’ailleurs légitime et naturelle expression de la sensibilité et gesticulation ridicule. En Corse, il faut y ajouter une connotation politique pas toujours très claire, à mi-chemin entre le coup de com’ (sentir le souffre, ça attire) et une réalité parfois peu reluisante.

Vous me direz, pourquoi donc faire un article ?

En réalité, c’est une musique d’une très grande richesse ! En terme de singularité, de performance vocale, de répertoire et d’expressivité.

Le chant corse est d’abord un chant populaire, qu’il soit religieux ou profane. Les compositions sont donc souvent anonymes, à l’origine transmises oralement – de nombreux manuscrits existent néanmoins – polies et transformées par le temps. Comme tout chant populaire, il accompagnait la vie quotidienne : les fêtes religieuses, le travail agricole, le deuil, le plaisir de se retrouver…

Deuxième caractéristique : c’est un chant interprété par des voix d’hommes et chanté a capella, induisant une exigence particulière quant à la qualité des voix et à leur ajustement parfait. Sinon, clairement, c’est moche.

Troisième caractéristique : le répertoire se partage certes entre pièces monodiques et pièces polyphoniques, mais la place de ces dernières est remarquable, avec une tradition vocale propre.

Quatrième caractéristique, qui n’est pas propre au chant corse : la polyphonie tire son origine du chant religieux, avec une singularité spécifique à l’île, la présence de nombreux couvents de frères franciscains et de confréries particulièrement influents.

Le type de chant le plus connu du grand public est certainement la Paghjella, chant profane à trois voix : la seconda, le bassu, la terza, qui correspondent grosso modo aux registres du baryton, de la basse et du ténor. La mélodie est chantée par la seconda qui entonne, la basse apporte ensuite justesse, rondeur et puissance tandis que la terza l’ornemente dans les aigus. Les textes traitent de la vie quotidienne, mais l’attention est davantage portée sur la qualité des voix plus que sur les paroles. L’improvisation, bien encadrée, est de mise. L’harmonie est travaillée. L’effet est assez saisissant.

Autre type de chant, plus austère et sans doute plus archaïque, le Chjami è rispondi : à l’origine chant des bergers qui s’apostrophaient à travers la vallée, il est devenu un jeu de joute vocale. L’un appelle, l’autre répond. Un sujet est choisi et les adversaires en débattent en chantant.

Quant au Lamentu, son nom est particulièrement significatif. C’est une mélodie triste, poignante même, interprétée seul ou alors accompagnée par un chœur rappelant l’ison byzantine.

Le répertoire sacré est extrêmement riche. De nombreux manuscrits sont conservés, issus des anciens couvents franciscains ou des archives de confréries. On sait par exemple qu’au XVIIe siècle, ces puissantes confréries chantaient l’office dans leur église propre, avec des confrères désignés pour être chantres, d’autres pour accompagner… et d’autres pour se taire. Chez les franciscains, très tôt, le plain-chant habituel a été renforcé par des faux-bourdons, qui ont finalement donné naissance à la polyphonie, reprise ensuite par le répertoire profane. On compte ainsi de nombreuses messa di i vivi (messe des vivants), di i morti (des morts), des cantiques pour la semaine sainte, des chants processionnels, de multiples pièces en l’honneur de la Vierge et des saints, sans oublier bien entendu l’hymne Corse, Dio vi salvi Regina, écrit… en italien, car comme de nombreux chants, il vient d’Italie (de Toscane ou de Gênes) et certains musicologues n’hésitent pas à dire que ces chants toscans font vraiment partie du patrimoine corse, en raison de leur usage depuis des siècles sur l’île.

Ce bref aperçu ne pourrait s’achever sans écouter quelques exemples de chant corse. Le choix n’a pas été évident.

 

 Un Tantum Ergo chanté par l’ensemble Organum dirigé par Marcel Pérès.

 Un Lamentu « du bandit ».

 Une version du Dio Salvi Regina relativement « sobre ».

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