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La dernière notule d’Artetvia sur un compositeur date de mi-janvier : il s’agissait de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville. Il est largement temps de nous intéresser à un autre compositeur. Remontons les années et faisons plus ample connaissance avec Guillaume Bouzignac.

On sait peu de choses sur lui.

Il est né en Languedoc vers les années 1587. Enfant de chœur (au sens propre, il chante !) à la cathédrale Saint-Just à Narbonne qu’il quitte à 17 ans (quand Moulinié y entre, hé oui, tout ce petit monde fréquente les mêmes endroits), il embrasse très tôt la profession de maître de musique, avec une propension à changer régulièrement de lieu de résidence et d’employeur : Narbonne, Angoulême, Grenoble (à la collégiale Saint-André, qui pour l’anecdote, recueille la dépouille de Bayard). En 1624, il est maître de musique de la cathédrale de Bourges (où il est ordonné prêtre), puis de celle de Rodez. On pense qu’il a également exercé à Tours, voire à Carcassonne et Paris. Il est enfin nommé à la cathédrale de Clermont-Ferrand en 1643. Après, c’est le grand mystère. On sait simplement qu’il est cité dans un manuscrit de 1665 en tant que « maître de psallette à Clermont » mais sans référence à son état – vivant ou non.

Bouzignac - Tu quis esSur les 132 œuvres composant le « catalogue Bouzignac », seules 11 sont signées de sa main, et ce, dans trois groupes de manuscrits (deux à la BnF et un à Tours). La paternité des autres pièces fait toujours débat. Je le laisse aux spécialistes (Martial Leroux, Denise Launay, Jean Duron, Henri de Villiers…). Les pièces citées dans cet article sont donc tout aussi bien de ou attribuées à Bouzignac.

Doute sur l’auteur des manuscrits donc, doute également sur leur qualité, avec l’absence (quasi) totale d’accompagnement instrumental noté (sauf une basse continue pour les Lamentations de Jérémie, ajoutée plus tard par une autre main), alors qu’il semble impensable qu’à l’origine il n’y ait aucune indication pour le continuo.

Singularité aussi dans les textes choisis par le compositeur. Guillaume Bouzignac faisait preuve d’une grande liberté, arrangeant très aisément les textes sacrés (en gardant leur orthodoxie, là n’est pas la question). Il a écrit une seule (?) messe (à 7 voix) et peu de pièces liturgiques courantes (Lamentations, Te Deum, Ave Maris Stella) pour préférer les motets et scènes sacrées écrits par lui ou plus certainement par un prosateur resté anonyme. Il a aussi composé quelques chansons profanes, pas paillardes pour un sou, plutôt dans le genre « air sérieux ».

Comment décrire le style de Bouzignac ? L’écriture est complexe et très personnelle. Il fait preuve d’une grande inventivité et d’une originalité certaine. Il aime les pièces dialoguées entre un ou plusieurs solistes et le chœur (Ave Maria) ou entre deux chœurs (Tu quis es). Au but acoustique (échos, canon…) de certaines répond une volonté véritablement « scénique » pour d’autres : des rôles chantés par telle ou telle voix, sans changement au cours du motet – chaque voix gardant son « personnage », un récitant, une foule-chœur…. l’opéra ou en tous cas l’oratorio n’est pas loin.

La dramatisation est marquée par de fréquentes ruptures rythmiques et mélodiques et une alternance savamment distillée des solistes et du ou des chœur(s) – souvent à 5 voix dans la plus pure tradition française, ouvrant la voie au grand motet à la française de ses successeurs. Cela donne même parfois le sentiment de pièces très hachées, pas toujours évidentes à écouter. Ce qui nécessite une direction de choeur exigeante ne souffrant pas d’approximation, sinon, honnêtement, c’est moche. Que l’on pense aux gémissements déchirants du Ha ! Plange filia Jerusalem, contrastant avec le silence assourdissant du perforatum du même motet, aux airs amoureux du Cantique des cantiques (Tota pulchra à quatre dessus), aux accents tragiques du massacre des innocents dans le Ex ore Infantum – dont le dernier verset est adressé… à Louis XIII après les événements de La Rochelle, les Français étant les nouveaux Innocents ! Autre exemple sublime : le récit de la passion dans Ecce Homo, avec le dialogue de Pilate et de la foule haineuse qui crie Crucifige Eum pendant que Jésus se tait !

Dans ce XVIIème siècle commençant et loin de la cour royale, Guillaume Bouzignac a laissé une œuvre de musique sacrée originale, malheureusement encore trop méconnue. Les enregistrements disponibles sont peu nombreux et assez répétitifs (un peu comme Charpentier dont nous avons eu droit pendant des années au seul prélude du Te Deum et qui, fort heureusement, a été largement redécouvert et diffusé depuis vingt ans).

La pièce la plus connue de Guillaume Bouzignac.

Un bon exemple de pièce en dialogue – la partition est gratuite en plus (et le chef de choeur – webmaster est sympa) : http://www.schola-sainte-cecile.com/2007/12/18/bouzignac-attr-tu-quis-es/

Merci Henri de m’avoir fait découvrir plus amplement ce compositeur (au-delà de l’Ave Maria quoi…) !

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