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Imaginez le mariage entre :

– un vieil aristocrate savant, riche, polyglotte, habitant dans une splendide demeure, connu du monde entier, pas évident à amadouer et admiré de tous

et

– une jeune paysanne, pauvre, un peu bancale, assez limitée intellectuellement, qui habite une grange quand elle n’est pas dehors, passablement illettrée, connue uniquement dans sa région d’origine et souvent méprisée

Mariage impossible ? Pas si sûr. Il existe en Bretagne : c’est celui de la bombarde et de l’orgue.

Ce mariage a priori inimaginable a fini par avoir lieu dans les années 1940 en Bretagne (et pas avant !). Au début, on a considéré que c’était une vraie mésalliance : le sacré mêlé au profane, la spiritualité à l’étourdissement, la danse à la prière, le populaire au savant ! Et pourtant ce couple semble être heureux, du moins jusqu’à maintenant. Et on ne compte plus désormais les occasions de le voir chanter ensemble : cérémonies religieuses, concerts… Si bien que, pour beaucoup de jeunes bretons, c’est une alliance évidente.

Elle ne l’a pas toujours été.

D’un côté, nous avons la petite bombarde bretonne. C’est un instrument à vent à anche (et pas hanche, ouarff) double , un peu comme le hautbois. Elle est tournée dans un bois dur : buis, poirier, ébène… Le talabarder (sonneur de bombarde) souffle dans son instrument en pinçant fortement ses lèvres sur l’anche, formée de deux fines lamelles de roseau. Le son produit est puissant, très puissant même (à votre avis, pourquoi n’ai-je jamais osé apporter la mienne dans mon appartement ?), permettant d’être aisément audible en extérieur. Elle est traditionnellement associée au biniou, la petite cornemuse bretonne, et est utilisée pour toutes les fêtes populaires bretonnes. C’est un instrument assez rustique, un peu faux pour certains intervalles, et, pour faire simple, limité à quelques tonalités (en gros, on ne peut pas jouer tous les dièses et les bémols).

De l’autre, nous avons l’orgue, le roi des instruments, le plus puissant, le plus complet, l’un des plus difficiles à jouer aussi. Non seulement, il y a plusieurs claviers et un pédalier (trois lignes à lire en même temps !), mais il faut avoir de grandes qualités d’accompagnement et d’improvisation, connaître parfaitement les règles d’harmonisation et leur évolution au cours des siècles, couplé à une science de la sonorité par l’utilisation raisonnée des différents jeux de l’instrument : pas moins de 110 jeux sur le Grand Orgue de Notre-Dame de Paris (8 000 tuyaux !). C’est l’instrument d’église par excellence, seul à y être vraiment autorisé. Les compositeurs ayant écrit pour lui sont innombrables et d’ailleurs un grand nombre d’entre eux ont été organistes : Bach évidemment, mais aussi Buxtehude, Messiaen, Cavalli, Duruflé, Saint-Saëns, Franck, Delalande, Biber, Mendelssohn, Purcell, Couperin, Pachelbel, Scarlatti, etc.

Et pourtant, ces deux instruments si différents se marient fort bien, la preuve, les extraits proposés ci-dessous. Certains pensent que ce couple a pu se former dans les années 1940 grâce à Jef Le Penven, compositeur et chef d’orchestre breton. Auparavant, la petite bombarde « n’osait pas » entrer dans une église ; quant à l’orgue, il ne voulait pas jouer en même temps qu’un instrument synonyme de fête débridée, voire de débauche et d’ivresse.

La bombarde demande une forte pression d’air et le talabarder ne peut pas jouer très longtemps : cela nécessite du souffle et des lèvres musclées. Aussi, il joue la « question », l’orgue se chargeant de l’accompagner et de « chanter » la « réponse ». Un grand nombre de pièces, notamment les airs populaires (danses, cantiques…) sont interprétées en dialogues. Pour éviter la monotonie, le talabarder doit s’appuyer sur ses qualités d’ornementation, l’organiste sur le jeu… des jeux.

Dans les mouvements rapides, il faut toute la dextérité de l’organiste pour suivre le son virevoltant de la bombarde et rendre son instrument puissant aussi léger que les pieds des danseurs.

Les mouvements lents peuvent être particulièrement émouvants, l’orgue venant appuyer le cri déchirant de la bombarde ou bien sa plaintive nostalgie. Il faut dire que le breton, comme tout celte qui se respecte est un être un tantinet dépressif, artiste dans l’âme, emporté et profondément spirituel. Comme dit le chef machine du Crabe-Tambour : « ils ont la tête dure oui mais des âmes de petits enfants, homme de peu foi ».

Certains couples sont célèbres. Je pense notamment au talabarder de Pontivy Jean-Claude Jégat (1941-1981) et à l’organiste aveugle de la Collégiale de Guérande Louis Yhuel (1926-1999) qui ont bercé mon enfance.

Voulez-vous écouter quelques extraits ? En variant le ton par exemple tenez :

Une suite de danses du Pays Pourlet (au milieu de la Bretagne – Langoëlan, Inguiniel, Berné…) – André le Meut est l’un des meilleurs sonneurs bretons !

Hé oui, beaucoup de mélancolie dans cette mélodie de Yhuel.

Plus rare, de la musique classique : Purcell poignant

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