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Marie Storez nous présente aujourd’hui l’art de l’enluminure qu’elle pratique avec l’élégance, le brio et la modestie qui la caractérisent. Honnêtement, je suis assez soufflé par ce qu’elle arrive à faire avec un bout de papier et un bout de pinceau. Jugez-en !

Bonjour Marie, je pense que beaucoup de lecteurs ne savent pas – comme moi avant cet entretien – ce qu’est exactement l’enluminure. On a plus ou moins dans la tête des illustrations de livres, de lettres très ornées, mais pas beaucoup plus de précisions.

C’est à la fois très simple… et très varié : l’enluminure est l’illustration peinte d’un texte répondant à certaines règles de vocabulaire artistique et de technique picturale. Littéralement, l’enluminure, c’est la manière de « mettre en lumière » un texte. Elle est donc indissociable de la calligraphie. La période phare de l’enluminure se place entre un style insulaire, encore teinté de paganisme (IXème siècle) et un style gothique (XIIIème- début du XVIème), la plus connue – je pense par exemple au calendrier des Très riches heures du duc de Berry des frères Limbourg, en passant par un style carolingien (IXème-Xème) et un style roman (Xème, fin du XIIème).  L’enluminure n’est donc ni une peinture en général (c’est une forme de peinture bien particulière), ni une simple lettre (un caractère) enluminée : elle se situe entre ces deux extrêmes.

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Complainte à l’Alhambra – Codex Storezicus

D’accord, une illustration d’un texte avec des règles particulières, ça reste un peu vague…

Typiquement, l’enluminure est peinte sur une pleine page, le texte étant placé sur la page opposée, avec un rappel de l’enluminure dans sa décoration. Autre différence de taille avec la peinture, il n’y a pas de perspective. Qu’on le regrette ou non, c’est comme ça. Par ailleurs la symbolique est très importante et tout, dans une enluminure, a un sens, les motifs comme les couleurs. Dernier point essentiel, l’enluminure est narrative et jamais descriptive : elle doit raconter une histoire. Par conséquent, on ne verra ni paysage en tant que sujet, mais seulement comme arrière-plan, ni portrait.

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Codex Storezicus

Lorsqu’on pense enluminure, on pense immédiatement au Moyen-Age, il n’y a rien eu d’autre depuis ?

Dès le début de l’imprimerie, l’enluminure a été très fortement concurrencée puis vraiment tuée par la gravure, qui permettait une illustration multiple – et donc à coût bien moindre. Cet art a peu à peu disparu, même si ici ou là, on a conservé les techniques… et une demande, notamment en Italie. L’enluminure est un art du passé que l’on peut aisément moderniser tout en en respectant les techniques. Un ancien élève de mon école d’enluminure a réalisé, à l’occasion d’un concours, une enluminure sur Matrix ; et il a obtenu la première place ! L’enluminure a été un peu la genèse de la peinture : par exemple, peu de gens le savent, mais Fra Angelico était d’abord enlumineur avant d’être peintre et fresquiste.

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Et on peut peindre sur tous les supports ?

Les supports sont assez basiques : du parchemin (peau de chèvre, mouton ou le nec plus ultra, le vélin – une peau de veau mort-né très lisse, très fin… et beaucoup plus cher !), du papier, du bois… J’utilise des pigments naturels achetés en poudre que je mélange à une préparation à base de blanc d’œuf (pourri !), de miel, d’eau, de gomme arabique et d’huile de lin. C’est très bio tout ça ! Sinon, je travaille à la feuille d’or et utilise de l’argenture et de la dorure (poudre et gomme arabique) pour les petites surfaces (« goutte »).

En fait, j’occupe quatre métiers médiévaux qui étaient, dans l’ordre d’exécution : calligraphe, dessinateur, doreur et enfin coloriste.

Une fois le dessin terminé, je pose la feuille d’or (avec de la colle de poisson) puis je peins. La peinture est posée en cinq couches consécutives, les deux premières étant très diluées à l’eau. Cela permet au pigment de bien adhérer au support et de faire ressortir tout son éclat. C’est vrai, c’est plutôt un travail minutieux qui demande de la patience. Par exemple, j’ai passé plus d’un an à réaliser mon chef-d’œuvre.

Ton chef d’œuvre ?

Et bien à la fin de mes études (Institut Supérieur de l’Enluminure et du Manuscrit – la seule école de ce type au monde qui forme la fine fleur de l’enluminure mondiale note d’Hilaire http://enluminure.free.fr), j’ai du réaliser un chef d’œuvre. J’ai choisi d’écrire et d’illustrer la prise de Grenade en 1492 à travers différentes scènes. Les illustrations suivent un style que j’ai inventé : à mi-chemin entre le gothique tardif (c’est le début du siècle d’or espagnol) et l’art arabe. Ce n’est pas un récit historique à proprement parler mais un recueil de textes emblématiques de cette période : des scènes de guerre, la lamentation de la femme de Boabdil, dernier émir de Grenade, sous la forme d’une poésie de l’époque particulièrement poignante, dans le somptueux décor de l’Alhambra, que j’aime particulièrement pour son côté syncrétique (dans le bon sens du terme !!), très contemplatif. L’ornementation est en style arabe, les scènes en style gothique et pour la calligraphie, j’ai suivi un ductus assez original – J’avoue que ça a été un énorme travail, unique dans une vie.

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Prise de Grenade – Codex Storezicus

Et maintenant, tu arrives à vivre de ton art ?

Pas encore, et peut-être jamais. Il faut reconnaître que le marché est restreint… et que chaque œuvre me prend beaucoup de temps. Néanmoins, par le bouche à oreille, j’ai pu créer des illustrations pour des faire-part de naissance, des accessoires de théâtre (so chic !), des mariages, des communions…

Dernière question, tu as un rêve ?

Oui, pouvoir continuer à peindre. Si je ne peux en vivre matériellement, l’enluminure reste une passion et une composante essentielle de ma vie !

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